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Le dernier Poilu

 

(Mars 2008)

 

 

 

 

Article paru dans « Le Monde » du 12 mars 2008

(avec Reuters et AFP) :

 

« Lazare Ponticelli, le dernier Poilu français, est mort »

 

Le dernier "poilu" de la guerre de 1914-1918, Lazare Ponticelli, est mort à l'âge de 110 ans, a annoncé, mercredi 12 mars, l'Elysée. "J'exprime aujourd'hui la profonde émotion et l'infinie tristesse de l'ensemble de la nation alors que disparaît Lazare Ponticelli", a déclaré Nicolas Sarkozy dans un communiqué. "Un hommage national à l'ensemble des Français mobilisés durant la première guerre mondiale sera rendu dans les prochains jours", a ajouté le chef de l'Etat, saluant "l'enfant italien venu à Paris pour gagner sa vie et qui choisit de devenir Français". L'hommage national prendra la forme d'une messe aux Invalides, a indiqué le secrétaire d'Etat à la défense chargé des anciens combattants, Alain Marleix, sans en préciser la date.

 

Cet Italien de naissance, né le 7 décembre 1897, devenu Français en 1939, aura connu trois siècles. Arrivé à l'âge de 9 ans en France avec son frère aîné pour fuir la misère, il fut ramoneur puis crieur de journaux. Il n'a pas 17 ans quand il s'engage en 1914 au 4e régiment de marche de la Légion étrangère, "la Légion garibaldienne" qui compte six petits-fils du célèbre général et homme politique italien, Giuseppe Garibaldi. Pour défendre cette France qui lui "avait donné à manger", il doit tricher sur son âge.

Il participe aux combats en Argonne, puis creuse les premières tranchées. Quand l'Italie entre à son tour en guerre aux côtés des Alliés, M. Ponticelli est envoyé sous le drapeau transalpin se battre contre les Autrichiens. Blessé au visage, il apprend l'Armistice pendant sa convalescence et revient en France en 1920. Il monte alors une entreprise d'entretien de cheminées d'usine qu'il fera prospérer, avant de passer la main dans les années 1970. La société Ponticelli Frères compte aujourd'hui près de 4 000 salariés.

"Je ne sais pas si je mérite cet honneur", "J'espère porter le souvenir de mes camarades" morts au front, avait-il dit en novembre 2006, lors d'un entretien avec l'AFP. Pour cet ancien légionnaire, qui n'a cessé de témoigner dans les écoles de son expérience pendant la guerre, le travail de mémoire de la Grande Guerre avait été entrepris trop tardivement.

"Ils auraient dû faire ça avant que les gens ne soient morts et ne puissent plus parler", regrettait-il. "Il a fallu que ce soit Chirac qui commence à bouger quand on n'était plus nombreux et qu'on était fatigués." Peu épris des honneurs, il avait malgré tout participé aux cérémonies du 11 novembre 2007 au Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne), où il habitait. "L'année prochaine, j'espère être à la cérémonie, si Dieu me le permet", avait-il alors déclaré. Un mois plus tard, le 16 décembre, il avait été reçu à la Cité de l'immigration à Paris pour célébrer ses 110 ans. "C'est un honneur qu'on me fait et je ne sais pas si je le mérite", avait lâché Lazare Ponticelli. Le 24 janvier, après plusieurs refus, il avait fini par donner son accord à des "obsèques nationales, sans tapage important ni grand défilé, au nom de tous ceux qui sont morts, hommes et femmes".

L'avant-dernier survivant français de la première guerre mondiale était Louis de Cazenave, mort le 20 janvier, également à l'âge de 110 ans.

 

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ARCHIVE

paru dans « Le Monde » du 09 novembre 2007 :

 

« Poilus : les ders des ders »

L'un est issu d'une famille de vieille noblesse provinciale acculée à la ruine. L'autre est un immigré italien, débarqué en région parisienne la faim au ventre, avant de faire fortune. De la vie, Louis de Cazenave et Lazare Ponticelli ont reçu plus que leur part : ils sont nés respectivement le 16 octobre et le 7 décembre 1897. Un bail de 110 ans, à travers trois siècles. Ce sont des rescapés. Ils l'étaient déjà à vingt ans, le 11 novembre 1918.

L'Armistice les a trouvés vivants quand 1,5 million de leurs camarades sont morts. Le temps a poursuivi sa besogne parmi les anciens combattants de 14-18.

Aujourd'hui, ils sont les deux derniers poilus français officiellement recensés.

 

Dans sa petite maison de Brioude (Haute-Loire), Louis de Cazenave marche voûté, plié en deux, comme il le faisait déjà en montant à l'assaut sous la mitraille. Quatre-vingt-neuf ans après l'Armistice, le dégoût de la guerre est toujours aussi fort. "Un truc absurde, inutile ! A quoi sert de massacrer des gens ? Rien ne peut le justifier, rien !", confiait-il au Monde en 2005. La patrie, le devoir, il y a cru, au point de devancer l'appel, en janvier 1916. Il est affecté dans un bataillon de tirailleurs sénégalais : "Forcément, on ne nous mettait pas dans les coins les plus calmes…" Ses illusions s'évanouissent dans la boucherie du Chemin des Dames, en 1917. "Il faut avoir entendu les blessés entre les lignes, criblés d'éclats d'obus. Ils hurlaient, appelaient leurs mères, suppliaient qu'on les achève. Et on ne pouvait pas bouger pour aller les sortir. Les Allemands, on les retrouvait quand on allait chercher de l'eau au puits. On discutait. Ils étaient comme nous, ils en avaient assez." Louis est ensuite versé dans l'artillerie puis les transmissions jusqu'à l'Armistice. Devenu cheminot, l'homme milite dans des associations pacifistes, s'enferme dans un dégoût silencieux. Il refusera longtemps de raconter ses souvenirs, même à son fils. Dans les années 1990, il a fallu batailler ferme pour qu'il accepte la Légion d'honneur : "Certains de mes camarades n'ont même pas eu droit à une croix de bois…"

 

Au Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne), où il vit depuis 1925, Lazare Ponticelli avait, lui, choisi de raconter, encore et encore, aux journalistes ou aux écoliers. C'était devenu une sorte de longue récitation, un exercice cérébral pour lui, mais aussi un travail de mémoire pour les nouvelles générations. "Tous ces jeunes tués, on ne peut pas les oublier. Je tire sur toi, je ne te connais pas. Si seulement tu m'avais fait du mal…"

Tant que ses jambes l'ont porté, Lazare Ponticelli est venu se recueillir, chaque 11 novembre, devant un monument aux morts. Aujourd'hui, il porte un regard critique sur le travail de mémoire. "On aurait dû s'en occuper quand il y avait encore des gens. Les autorités auraient dû recueillir nos souvenirs beaucoup plus tôt." Il n'est pas allé à la cérémonie de l'Arc de triomphe quand il y a été invité. Pourtant, lui aussi y avait cru. Il avait devancé l'appel, en 1914, trichant sur son âge pour s'engager dans la Légion étrangère. "J'ai voulu défendre la France parce qu'elle m'avait donné à manger.

Arrivé à 9 ans dans ce pays, avec un frère à peine plus âgé, il fut ramoneur, puis crieur de journaux. "Je distribuais L'Intransigeant. Le jour où Jaurès a été assassiné, j'ai été en rupture de stock."  Lazare Ponticelli participe aux combats en Argonne, puis creuse les premières tranchées. Il aime raconter cette fois où un homme avait été blessé entre les lignes : "Il criait : Venez me chercher, j'ai la jambe coupée. Les brancardiers n'osaient pas sortir. J'y suis allé avec une pince. Je suis d'abord tombé sur un Allemand, le bras en bandoulière. Il m'a fait deux avec ses doigts. J'ai compris qu'il avait deux enfants. Je l'ai pris et l'ai emmené vers les lignes allemandes. Quand ils se sont mis à tirer, il leur a crié d'arrêter. Je l'ai laissé avant la tranchée. Il m'a dit : Merci. Je suis reparti en arrière, près du blessé français. Il serrait les dents. Je l'ai tiré jusqu'à la tranchée, avec sa jambe de travers. Il m'a embrassé et m'a dit : Merci pour mes quatre enfants."  Quand l'Italie entre à son tour en guerre aux côtés des Alliés, Lazare est envoyé contre son gré se battre dans son pays d'origine. Blessé au visage, il apprend l'Armistice pendant sa convalescence et revient en France en 1920.

L'ancien gamin illettré monte alors une entreprise qu'il fera prospérer, avant de passer la main dans les années 1970. Le 11 novembre, Lazare Ponticelli l'a promis, il assistera, comme les années précédentes, à la cérémonie au monument aux morts du Kremlin-Bicêtre. Mais il le dit, s'il est le dernier à partir, il refuse les obsèques nationales.

"Ce n'est pas juste d'attendre le dernier poilu. C'est un affront fait à tous les autres, morts sans avoir eu les honneurs qu'ils méritaient. Ils se sont battus comme moi. Ils avaient droit à un geste de leur vivant, même un petit geste, ça aurait suffi."

 

Benoît Hopquin

(avec Francis Gouge)

 

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